Général Brohon « La France perd sur tous les tableaux »
Côté français, le repli commence. Les Mystère IV se posent à Chypre le 18 novembre, le
22, nous recevons l'ordre de repli général du corps expéditionnaire français... L'amertume du corps expéditionnaire de l'armée de Terre est extrêmement vive, les aviateurs échappent un peu à cet
état d'esprit. Venant après les affaires d'Indochine, cette affaire de Suez va jouer un rôle déterminant dans l'évolution du moral d'une minorité d'officiers et je crois qu'on peut établir un
lien de cause à effet sur cet enchaînement Indochine-Suez-Algérie.
Le bilan de toute l'opération, c'est un coup d'épée dans l'eau : la France perd sur
tous les tableaux. Elle perd en Egypte au plan de ses intérêts. En politique algérienne, c'est désastreux alors que c'était là que se situait le moteur de l'opération. Sur le plan de la politique
intérieure, c'est un autre désastre : la Chambre va évoluer très vite. Dans le domaine de la politique étrangère et vis-à-vis de nos alliés britanniques, nous ne sommes pas contents du tout, mais
je ne parle pas là de mon niveau d'exécution. Je tiens à rappeler la cordialité des relations, mais quand on fait le bilan, au niveau gouvernemental français, on s'aperçoit que les Britanniques,
sur lesquels on comptait pour que l'opération puisse être enclenchée, ont freiné. Quant à l'allié américain, n'en parlons pas, à ce moment-là, il est littéralement vomi, puisqu'il a lâché ses
alliés de l'O.T.A.N... et puis, il y a eu la pression économique et financière qui a pratiquement mis à genoux l'Angleterre. Côté soviétique, nous savions à quoi nous en tenir. La France se
retrouve seule, ayant perdu à la fois ses raisons d'agir et intellectuellement en pleine déroute pour la politique qu'il convient de retenir en Algérie.