Blog de l'Association Nationale des Anciens Combattants de Suez et Chypre Opération Mousquetaire 1956
Disparition du Lieutenant de Vaisseau Lancrenon
Le matin du 3 novembre, le vent s’est enfin levé. La 14 F va pouvoir participer à l’attaque programmée de l’aérodrome d’Almata, un terrain à proximité du Caire. 12 Corsairs de la 15 F, sous la direction de Degermann, et 8 de la 14 F sous celle de Cremer, doivent participer à l’opération. Je n’ai pas la chance d’avoir été désigné pour cette mission, mais j’assiste au briefing dans la salle d’alerte de l’Arromanches. Les avions sont équipés de deux bombes de 1000 livres et d’un réservoir «essence supplémentaire, car les porte-avions sont loin en mer, à 130 nautiques du Caire. Les avions de la 15 F attaqueront les premiers, suivis immédiatement par ceux de la 14 F. Les pilotes devront en priorité viser le croisement des pistes. Les bombes seront larguées à une altitude raisonnable de 4 000 pieds, et le dégagement se fera au ras du sol, à grande vitesse, un point de ralliement étant fixé à l’ouest d’Almaza. Les risques de DCA sont moins forts que pour l’attaque d’Alexandrie, car les bombardiers anglais ont déjà traité à plusieurs reprises cet objectif et la chasse ennemie semble anéantie, en tout cas peu disposée au combat.
Cremer aligne son avion sur la catapulte. Après les manœuvres classiques, plein gaz, le moteur cafouille, il doit renoncer à décoller. Les 7 autres avions catapultés, Lancrenon en prend le commandement. Degermann est responsable l’ensemble du dispositif.
Deux heures se sont déjà écoulées. Six avions, celui de Doniol en tête, se présentent pour apponter sur l’Arromanches. A bord, on sait déjà qu’on est sans nouvelles de Lancrenon qui depuis l’attaque n’a plus répondu à la radio. Parmi les avions de retour, l’un d’eux, celui du second maître Trochon, a toujours sous le ventre une bombe qui ne s’est pas décrochée au moment de l’attaque et dont il n’a pas réussi à se débarrasser en dépit des manœuvres brutales qu’il a fait subir à son appareil. Le terrain de secours le plus proche est à Chypre, trop loin pour le peu d’essence encore disponible. A bord du porte-avions, le chef du service opération conseille au capitaine de vaisseau Philippon, commandant de l’Arromanches, de ne pas prendre le risque de faire apponter cet avion si la bombe se décroche et explose sur le pont d’envol, les dégâts seraient considérables. A son avis, il serait préférable que le pilote tente un amerrissage ou saute en parachute. Cremer, officier d’appontage expérimenté qui connaît bien Trochon, est d’un avis contraire, il réussit à convaincre Philippon qui a une grande confiance dans notre pacha. Le pont d’envol est évacué, seuls restent sur le pont l’équipe de secours et, sur la passerelle d’appontage, Cremer, qui a décidé de prendre lui-même les raquettes, et un assistant à la radio. Le Corsair fait approche impeccable, un appontage en douceur. La bombe reste à son poste ; mission accomplie
Les pilotes de retour sont descendus dans la salle d’alerte pour le débriefing. Les minutes s’écoulent. On espère toujours qu’en panne radio, l’avion de Lancrenon va enfin apparaître. Le temps maximum de vol est maintenant passé. Lancrenon ne reviendra pas. Qu’est-il devenu ?
Nous sommes réduits à de simples hypothèses. Au cours du débriefing auquel je n’ai pas assisté, Doniol a fait un compte-rendu précis de ce qui s’est déroulé. Arrivé au-dessus de la cible à une altitude de 8 000 pieds, juste après que la 15 F a fini son attaque, Lancrenon a ordonné à ses pilotes de larguer leur réservoir supplémentaire et de se disposer en échelon refusé à gauche. Contrairement à ce qui avait été prévu, la DCA était intense. Lancrenon est parti le premier en piqué, suivi quelques secondes plus tard par son équipier, puis successivement par les autres avions de la patrouille. Plusieurs pilotes, habitués au cours des bombardements à faire une ressource après le largage des bombes et, oubliant la consigne qui était de dégager cette fois-ci en rase-mottes, ont entamé une ressource ; grave erreur, car ils ont ainsi perdu de vue leur leader. Le bombardement achevé, les pilotes se sont signalés à la radio. Seul Lancrenon est resté silencieux. Au de rendez-vous, rallié en ordre dispersé, il manquait trois avions celui de Lancrenon et ceux de Trochon et de son équipier, mais Trochon avait signalé qu’il était retardé par une bombe restée sous ses ailes et que son équipier l’accompagnait. Doniol a pris le commandement des quatre avions regroupés au point de rendez-vous. Envisageant alors de faire demi-tour pour rechercher Lancrcnon, il en a informé Degermann, responsable de l’ensemble du dispositif, mais celui-ci, estimant cette recherche trop risquée et surtout vouée à l’échec compte tenu de la faible autonomie de vol restante, lui a donné l’ordre de rallier le porte-avions. Trochon, arrivé plus tard au point de rendez-vous, a augmenté la puissance de son moteur et, accompagné de son équipier, a rallié la patrouille sur le chemin du retour. Jusqu’au dernier moment, les pilotes ont espéré que Lancrenon était en panne radio et qu’ils le retrouveraient en arrivant à bord.
Antoine Lancrenon a-t-il été abattu au cours de son piqué ou plus tard par la chasse ennemie, s’est-il crashé, s’est-il posé en rase campagne, a-t-il sauté en para chute ?
Aucun témoignage (les pilotes ne peut confirmer ni infirmer une (le ces hypothèses. Au plus fort de l’action, au milieu des explosions (les bombes au sol, des traceurs et des flocons de la DCA, aucun pilote ne dit avoir vu un avion exploser en l’air ni s’écraser au sol. Un pilote de la 15 F a bien vu deux Méteors égyptiens décoller au moment de la première attaque, mais ils se seraient enfuis vers le sud. Quoiqu’il en soit, ce jour-là, nous avons presque tous la certitude que Lancrenon est mort. Je pense aussitôt à son épouse Any, à ses jeunes enfants, et particulièrement à son dernier fils qu’il n’aura connu que quelques jours Egoïstement, je songe aussi à mon petit Laurent et à Annie, dont l’inquiétude va grandir en apprenant ce drame.
Le jour même, deux heures après le retour des Corsairs, une patrouille d’avions anglais de reconnaissance va sur les lieux faire une couverture photo pour établir le bilan des attaques alliées sur Almata et vérifier si l’épave du Corsair de Lancrenon est visible sur le terrain. Le lendemain malin, l’officier de liaison britannique sur l’Arromanches étale sur la table du carré des officiers une immense photo, où les moindres détails de l’aérodrome, impacts des bombes, hangars endommagés, avions détruits au sol apparaissent clairement. Aucune trace du crash d’un Corsair L’avion de Lancrenon n’a donc pas été abattu au cours du piqué. Cette hypothèse écartée, les autres restent valables, et on ne peut plus désormais éliminer l’hypothèse que Lancrenon ait survécu.
Le 4 novembre, les opérations aériennes sont suspendues, probablement dans l’attente du débarquement des alliés sur les côtes égyptiennes. Le porte-avions remonte au Nord pour ravitailler à la mer. On en profitera pour faire une levée de courrier. J’écris à Annie mes premières impressions. Je lui annonce la disparition de Lancrenon « qui s’est probablement l descendre par la DCA ». J’ajoute « Personne ne l’a vu s’écraser, mais je crois qu’aucun espoir n’est permis. » J’explique à Annie que je n’ai pas le courage d’écrire à sa femme, par peur de ne pas trouver les mots qui conviennent. Je lui demande d’aller auprès d’elle pour essayer de l’aider et de lui faire part de ma peine et de l’admiration que je portais à son mari ». Après avoir trouvé des arguments pour rassurer Annie, en lui expliquant qu’après les attaques successives des terrains égyptiens, les risques étaient maintenant minimes, je conclus avec sincérité, mais maladresse : « La mort est toujours révoltante, mais Lancrenon est mort en pleine action, et pour une cause non seulement juste mais utile, qui sauvera, je pense, beaucoup de vies humaines, spécialement en Afrique du Nord. C’est, je crois, une raison suffisante de risquer et de donner sa vie. » Je lui fais part ensuite de l’admiration que me procure l’attitude empreinte d’une grande dignité de Cremer. Lui, si proche de Lancrenon, malgré son bouleversement intérieur facilement imaginable, a réuni l’équipage quelques instants après te débriefing, et a simplement déclaré « Monsieur Lancrenon ne rentrera pas, rien n’est changé. » Et j’ajoute pour commentaire : « C’est exact, au moins pour ce qui concerne notre travail, ce l’est également pour notre moral, mais quelque chose a changé au fond de nous, quelque chose que tu comprends certainement, mais que j’ai peine à exprimer. » Je raconte ensuite l’accident de Nève, qui trop choqué pour reprendre les vols, va rejoindre l’Arromanches et remplacer Lancrenon pour les tâches administratives qui incombent à un second de flottille. Je me plains de la lenteur des opérations, du peu de missions à accomplir - les Anglais se réservant les plus intéressantes - du peu d’informations dont nous disposons sur le débat diplomatique que notre intervention n’a pu manquer de déclencher dans le monde, tout autant que sur les opérations mêmes auxquelles nous participons. Depuis notre départ, nous n’avons vu que quelques navires d’escorte, parfois entrevu le La Fayette, mais jamais le reste des flottes française et anglaise. Je me réjouis enfin du départ de la V flotte américaine, qui va enfin nous laisser le champ libre pour l’attaque finale contre l’Egypte de Nasser. Mais rien n’est sûr.
Après la décision de l’ONU
« Nous n’en avons aucune idée. Quelles seront les conséquences de notre reculade ?
Nous sommes loin, en ce moment, de toutes les envisager, mais ma première pensée va à Lancrenon : serait-il donc mort pour rien ?
Quoiqu’il en soit, la bataille de Suez est pour l’instant suspendue, mais nous gardons tous le secret espoir d’une reprise prochaine des opérations. Nous ignorons tout de l’évolution de la situation sur le terrain et de ce qui se trame dans les états-majors, les chancelleries, à Wall Street et à l’ONU, mais, le lendemain, nous apprenons que le Conseil de Sécurité a décidé de l’envoi en Egypte d’une force multinationale. La situation internationale est très tendue, d’autant que l’armée soviétique, à Budapest depuis deux semaines, est entrée avant-hier en action pour mater l’insurrection hongroise.
Nous faisons déjà route vers le nord. Nos avions restent en alerte, mais nos activités aériennes sont réduites au strict minimum. Au retour d’un de ces rares vols, un des pilotes de la flottille loupe son appontage et finit sa course dans une baignoire. Les dégâts ne sont heureusement que matériels et relativement faibles.
Dimanche 11 novembre, toujours aucune nouvelle de Lancrenon. Ce matin, une messe est dite à bord à son intention et à celle de sa famille. Un hélicoptère nous apporte du courrier, le premier depuis notre départ de Bizerte, il y a quinze jours. Plusieurs lettres d’Annie, mais la dernière est du 3 novembre, le jour même de la disparition de Lancrenon dont elle n’est pas encore informée. Un calme total, m’écrit- elle, règne à Bizerte, Elle est très entourée. La solidarité est très grande entre les épouses de pilotes. Son moral est bon, mais son inquiétude perce entre les lignes. Je me réjouis des bonnes nouvelles qu’elle me donne de Laurent et des détails attendrissants sur son éveil à la vie.
Mercredi 14, nous sommes au mouillage sur la côte chypriote, devant Limassol. Nouvelle lettre d’Annie, datée du lundi 5 novembre au matin. Elle se plaint de ne pas avoir encore reçu de courrier depuis notre départ. Elle vient d’apprendre à la radio le débarquement des alliés en Egypte. Elle a passé la journée de dimanche chez Any Lancrenon, puis chez Anne Cremer. Je m’étonne que personne, lundi soir, ne soit encore informé à Bizerte de la disparition de Lancrenon, qui a eu lieu 48 heures plus tôt.
Dans une lettre du 11, Annie me raconte cette fois comment on a annoncé à Any Lancrenon la disparition de son mari. C’était le lundi 5. Annie, qui venait juste de passer son permis de conduire, avait rendu visite l’après-midi à Any Lancrenon, qui s’était proposée de l’entraîner à la conduite. Peu de temps après son arrivée, alors que son hôte achevait dans sa cuisine la fabrication de yaourts, Annie a été saisie d’une crainte secrète, en apercevant par la fenêtre le commandant Vilbert, en uniforme, accompagné d’un autre officier et d’Anne Cremer. On a sonné. Annie est allée ouvrir. « Madame Lancrenon est-elle là ? » lui a demandé Vilbert. Any est arrivée. Son visage s’est transformé à la vue de cette délégation. Vilbert lui a simplement dit « Un message nous apprend qu’à la suite d’une opération en Egypte, l’avion de votre mari n’a pas rejoint le porte-avions. » Any a hurlé : « Tony ! » Vilbert a poursuivi : « Il n’aurait pas été abattu, ce jour-là il n’y avait pas de DCA. »
Vilbert laisse entendre qu’il a peut-être été fait prisonnier. Annie est partie chercher à l’école les deux aînés des Lancrenon. Le soir, après l’arrivée du beau-frère d’Any, Anne Cremer est rentrée chez elle en amenant Claude, le fils aîné des Lancrenon, et Annie est rentrée à la maison avec Laurent. Dans sa lettre, probablement par pudeur ou pour ne pas m’inquiéter, elle ne dit rien de ses propres sentiments.
En lisant ce récit, je m’étonne d’une chose : Lancrenon a disparu le 3 au matin, et son épouse n’en a été informée que le 5 après midi. Vilbert, qui pensait que Lancrenon était prisonnier, espérait-il recevoir des nouvelles plus rassurantes ? Peut être avait-t-il d’autres informations dont il ne pouvait faire état ? Le faible, mais secret espoir, que je gardais, sans oser le formuler, qu’Antoine Lancrenon soit encore vivant, commence maintenant à grandir.
Allers-retours Égypte Bizerte — Interrogations sur le sort de Lancrenon
L’Arromanches fait maintenant des ronds dans l’eau, en attendant de nouvelles instructions qui tardent à venir. Nous passons le plus clair de notre temps à traîner sur le pont ou en interminables parties de poker. Je n’ai fait qu’un seul vol en quinze jours. Le 19 novembre, nous mettons enfin le cap vers Bizerte. Le 21 au matin, nous sommes catapultés vers Karouba. L’affliction dans laquelle nous a plongés la disparition de Lancrenon et la détresse de son épouse nous empêchent de pleinement profiter de notre bonheur de retrouver les nôtres. Je suis tout de même soulagé de serrer Annie et Laurent dans mes bras, mais je suis persuadé que nous allons bientôt devoir repartir.
Depuis mon retour, je réalise combien d’incertitudes planent encore sur le sort d’Antoine Lancrenon. Des nouvelles, mais surtout de multiples bruits difficiles à vérifier circulent à ce sujet. Le 6 novembre, Nasser aurait présenté lui-même à la radio un étudiant de dix-sept ans, Mustapha Zakis, “héros” qui dit avoir, avec sa mitraillette, abattu un Corsair. Il aurait trouvé, sur le corps du pilote, une alliance où est inscrit le nom de Lancrenon. Quelques jours plus tard, un journal du Caire a effectivement publié la photo de cette alliance. Any l’a formellement reconnue. Ces premières nouvelles, qui se recoupent avec le bruit selon lequel un avion aurait explosé en s’écrasant dans la banlieue du Caire, confirmeraient la mort d’Antoine. Mais, le même 6 novembre, plusieurs personnes ont entendu à Bizerte, sur une radio se présentant comme “Radio Damas”, un speaker qui aurait injurié Any et aurait achevé son propos en déclarant « Madame Lancrenon, je vous souhaite une mauvaise nuit ! » Certains auditeurs affirmant même qu’il aurait ajouté « A vous et à vos quatre enfants. » Cette dernière déclaration, si elle n’était pas le fruit de l’imagination d’un auditeur, prouverait alors incontestablement qu’Antoine a été capturé vivant. Cette hypothèse se renforcera, lorsque, peu après, un autre bruit circulera dans les milieux diplomatiques du Caire, selon lequel un pilote français abattu a été aperçu, prisonnier, dans un camion. »
Interrogations sur la disparition d’Antoine Lancrenon
Any vit des jours d’angoisse. L’incertitude sur le sort de son mari devient insupportable. Elle s’interroge sur les conditions dans lesquelles a été effectuée l’attaque d’Almaza. Elle veut savoir pourquoi on a interdit aux avions de la patrouille de retourner chercher l’avion de son mari comme l’avait proposé Doniol. On lui explique sans la convaincre, que cette recherche était vouée à l’échec les avions de la patrouille, en fin de mission, étaient encore à plus d’une demi-heure de vol du porte-avions, ayant largué leur réservoir d’essence supplémentaire, leur autonomie restante laissait trop peu de temps pour avoir la moindre chance de retrouver l’avion et de protéger son pilote. Pourquoi, s’interroge Any, n’a-t-on pas, dès l’annonce de la disparition d’Antoine, décidé de faire décoller de l’Arromanches ou du La Fayette d’autres avions pour rechercher celui de son mari ? Les TBM, seuls avions disponibles à bord, étant mal adaptés à ce type de mission, l’état-major avait préféré dépêcher sur les lieux une patrouille anglaise d’avions de reconnaissance, dotés d’équipements de photographie performants. Mais alors, poursuit Any, pourquoi avoir limité les recherches au seul aérodrome d’Almaza ? Peut-être aurait-on pu retrouver le Corsair disparu et protéger son mari, comme Kieffer a réussi à le faire trois jours plus tard pour un pilote britannique. Mais une différence essentielle réside entre les deux cas : lorsque l’avion anglais a été abattu, Kieffer était sur les lieux et il savait où était le pilote qu’on avait vu sauter en parachute à proximité des troupes britanniques qui avaient débarqué la veille en Egypte alors que Lancrenon avait disparu quelque part aux environs du Caire, avant le débarquement allié, et on ignorait s’il avait sauté en parachute, s’il s’était crashé, et à quel endroit. On était également convaincu que vivant, il aurait été immédiatement fait prisonnier dans cette région surpeuplée.
Any, bien que rongée par ces incertitudes, veut continuer d’espérer. Après quelques semaines de grandes pressions psychologiques et toujours sans nouvelle, elle sera contrainte de quitter Bizerte avec ses quatre enfants. Mais à Paris où elle se rendra pour chercher du travail, elle reprendra son combat pour connaître la vérité. Avec l’aide de son beau-père, elle contactera différentes ambassades, le Vatican, le roi des Belges et bien évidemment la marine française. Celle-ci ne lui sera d’aucun secours. Elle restera toujours muette et ne lui communiquera aucun des résultats des enquêtes en cours. Any sera particulièrement choquée d’apprendre qu’on a libéré une soixantaine de prisonniers égyptiens, alors qu’on lui avait laissé entendre qu’on ne le ferait pas tant que l’Egypte n’aurait pas fait connaître le sort de son mari. Elle refusera de reconnaître officiellement son veuvage et s’indignera de la pression que la Marine lui fera subir pour qu’elle le fasse afin, lui dit-on, de protéger ses intérêts juridiques.
L’espoir d’Any grandira lorsque, un jour, un chargé d’affaires au Caire dira à son beau-père, par téléphone, que des diplomates suisses -en Egypte au moment des faits-ont confirmé la rumeur selon laquelle Antoine « aurait été vu prisonnier dans un camion ». Ce chargé d’affaires français terminera son entretien téléphonique avec le beau-père d’Any par cette déclaration stupéfiante : « Je comprends votre inquiétude, mais votre fils est sain et sauf et bien traité ! » Mais aucune nouvelle d’Antoine Lancrenon ne parviendra pourtant après ces paroles rassurantes.
En 1960, Philippon, devenu amiral, reprendra les recherches. Aucune chancellerie ne retrouvera trace de Mustapha Zakis, l’étudiant qui aurait abattu l’avion de Lancrenon. Ce “héros national égyptien” n’était probablement qu’une invention du colonel Nasser. Dans son livre de souvenir, l’amiral Philippon écrira : « Après une série de démarches auprès de représentations diplomatiques diverses et d’organisations humanitaires les plus variées, l’amiral Nomy, chef d’état-major général, reçut de son homologue italien, l’amiral Pecori-Giraldi une lettre personnelle l’informant que, selon l’attaché naval italien au Caire, l’officier français, au moment où il fut pris était encore en vie. Les Egyptiens n’ayant pas de camps de prisonniers de guerre, cet officier fut enfermé dans une prison civile où il mourut quelques jours après...” » En l966, lorsque de bonnes relations seront rétablies avec l’Égypte, Philippon écrira : « Profitant de mes fonctions auprès du général de Gaulle, ... je demandai à notre ambassade au Caire de mener une nouvelle recherche. Conduite par un homme de cœur, elle n’aboutit pas plus que les précédentes. On ne se souvenait plus de rien, on ne savait plus rien, ni au ministère égyptien de la Défense, ni dans les milieux gouvernementaux. Philippon rapportera enfin qu’ayant compulsé, lui- même, les feuilles d’écoute du poste qui s’intitulait Radio Damas et qui, le 6 novembre 1956, avait interpellé Any, il avait « constaté que cette violence verbale se cantonnait dans des généralités. Les émissions ne contenaient aucune indication précise. Nulle part n’était mentionné le nombre des enfants... » Cette constatation raffermira l’amiral dans sa conviction que Lancrenon a été tué lors du crash de son avion.
Any restera toujours convaincue qu’en France certains en savent plus que ce qu’on veut bien lui dire. Effectivement, trente ans après la disparition de son mari, certaines indiscrétions lui révèleront qu’Antoine aurait été fait prisonnier, et, peu après, aurait été lapidé par la foule, à la sortie d’un camion, devant une prison du Caire. Aujourd’hui, cinquante ans après les faits le site Internet de l’ACIG (Air Combat Information Group) écrit à propos de la disparition de Lancrenon : Le sort du L.V. Lancrenon est resté inconnu jusqu’à aujourd’hui. Radio le Caire a rapporté que son avion est tombé dans les faubourgs du Caire, et que le pilote a été tué dans son cockpit. L’attaché militaire italien a cependant rapporté plus tard que Lancrenon a réussi à sauter en parachute, mais qu’il a, par la suite, été lynché par la foule
Mais cette information n’est, comme les autres, accompagnée d’aucune preuve.
Je suis personnellement, comme Any, porté à croire plutôt à cette dernière version des faits, qui me semble la plus vraisemblable, parce qu’elle se recoupe avec des informations obtenues par d’autres sources, est la plus crédible quand on sait l’hostilité qui régnait alors dans les populations égyptiennes contre les militaires français. Fausse ou exacte, la marine française avait, sans nul doute et depuis fort longtemps, connaissance du rapport de l’attaché militaire italien. Qu’elle ait estimé fausse ou exacte la révélation qu’il contenait, pourquoi l’avoir toujours cachée à Any Lancrenon ?
En novembre 2005 Christian Lancrenon. le plus jeune des fils d’Antoine Lancrenon, né moins d’un mois avant la disparition de son père, a cherché 50 ans plus tard, à savoir si le ministère de la Défense possèderait éventuellement des informations qui n’auraient pas encore été divulguées sur ce drame. Il est intervenu, par l’intermédiaire de Monsieur Patrick Ollier, député des Hauts-de-Seine auprès de Madame Alliot Marie, ministre de la Défense.
La réponse de la ministre, reçue quatre mois et demi plus tard, est un chef-d’œuvre de langue de bois.
Soyez assuré, répond-elle au député, que le Ministère de la Défense a procédé à des enquêtes particulièrement approfondies à l’occasion de ce tragique événement.
Cependant, les versions contradictoires des témoignages recueillis au moment des faits n’ont pu être vérifiées avec certitude et en conséquence ne peuvent expliquer de manière définitive et rigoureuse les circonstances de la mort de ce pilote de la flottille 14 F. Le lieu d’inhumation de cet officier n’est pas connu et le devenir du Corsair qu’il pilotait lors de la mission d’attaque effectuée le 3 novembre 1956 demeure sans explication certaine.
Actuellement, seule une action auprès des autorités égyptiennes pourrait éventuellement favoriser l’apport de nouveaux éléments. Aussi, j’ai transmis votre correspondance à Monsieur Philippe Douste Blazy, ministre des Affaires étrangères, en la recommandant à sa bienveillante attention et en lui laissant le soin de vous faire directement parvenir sa réponse...
Antoine Lancrenon en F 8 F Bearcat.